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Yann Kersalé, géopoète de la lumière

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Originaire du port de Douarnenez, le plasticien Yann Kersalé se distingue par le matériau qu’il a choisi pour exercer son art : la lumière. Celui à qui l’on doit l’illumination du Sony Center de Berlin ou de la tour Agbar à Barcelone aimerait marquer de sa patte les nuits de Fontevraud.

 

Vous êtes connu pour vos installations de lumière, souvent en extérieur. D’où vous vient cet intérêt ?

YANN KERSALÉ : Dès mes études aux beaux-Arts, je me suis plus intéressée à l’espace extérieur qu’au musée. Le rapport à l’environnement public compte beaucoup pour moi. Je ne me suis jamais senti à l’aise dans les galeries. Déjà, à la fin des années 1970, les artistes qui s’adressaient à un marché de l’art très ciblé ne m’intéressaient pas. J’ai été bercé par Deleuze, Debord, Baudrillard… ce qui m’intéressait, philosophiquement, c’était d’avoir un lien avec l’extérieur, et non d’envisager l’art comme étant dédié à une élite.

Cet intérêt pour l’extérieur n’est-il pas également lié à votre enfance à Douarnenez ?

YK : En fait, j’ai aussi connu la ville. Mon père travaillait dans les usines Chausson, en région parisienne. Je n’ai jamais fait de dichotomie entre l’urbain et mes origines de marin pêcheur. Le grand air de Douarnenez a sûrement joué, mais pas plus qu’un mouvement artistique comme le Land Art, quand des artistes ont décidé d’intervenir directement sur la nature. S’exprimer à l’attention du grand public va d’ailleurs aussi avec mon goût pour le rock : le Velvet Underground, Lou Reed… J’ai été des premières heures du Palace (club parisien branché de la fin des années 1970) ! J’ai aussi fait mes premières tournées avec Higelin et Bashung.

Cloître

 

Vous faisiez la lumière des concerts ?

YK : Oui. J’ai dû travailler très jeune pour gagner ma croûte. C’étaient mes petits ménages en quelque sorte. Ca me permettait de récupérer l’argent nécessaire pour produire moi-même mes installations, comme un encéphalogramme de la mer à la pointe de la Torche, dans le Finistère, avec les scientifiques d’Ifremer. J’ai fait une sorte de captation de la mer en direct, que j’ai mise en lumière avec des faisceaux qui se baladaient pendant un cycle de lune complet. J’ai toujours aimé expérimenter.

 

Dans votre travail, la notion de « parcours géopoétique » revient souvent…

YK : Oui, c’est quelque chose d’essentiel pour moi. C’est un jeu de mots que j’ai repris au poète Kenneth White. Je veux pousser à la déambulation, que les visiteurs apprennent à regarder, et surtout, prennent le temps de le faire. Ce vers quoi nos sociétés ne nous amènent pas forcément… Ce qui m’intéresse, c’est de repartir à la découverte d’un monde qu’on voit habituellement de jour depuis des millénaires, en le percevant de nuit. Il m’a semblé, et il me semble toujours, que la nuit est une sorte de page blanche.

 

Vous souhaiteriez travailler à une mise en lumière de Fontevraud. Pourquoi ?

YK : L’Abbaye Royale de Fontevraud est un pays à elle toute seule ! Ce paysage hérissé d’architecture me semblerait idéal pour élaborer un parcours géopoétique. C’est un lieu de silence, de calme, qui de tout temps a été destiné à la déambulation. Ce lieu me paraît tellement chargé d’histoire. C’est un peu comme une carte du Tendre, un jeu de piste. Quand je m’y rends, je me sens comme un énorme petit jeune [rire].

abbatiale

 

Comment penseriez-vous votre installation ?

YK : Je crois que j’écrirais un synopsis comparable à ce qui peut se faire pour un film, mais sans début ni fin. Ce serait un truc en boucle, une provocation à l’observation, à la rêverie. Mon objectif serait de rendre le spectateur actif, avec un rapport de changement de cadre, comme au cinéma. C’est la dynamique des spectateurs qui ferait l’œuvre. À chacun de faire son travelling, son gros plan ou son panoramique, suivant ce qu’il souhaite voir, mais sans caméra à la main.

 

Quels lieux en particulier choisiriez-vous de mettre en lumière ?

YK : Je pense que la déambulation intégrerait la totalité du site. L’installation mettrait sans doute en exergue des toitures, des clochers, des murs, et même des bassins ou des jardins de légumes… Il pourrait y avoir aussi quelques installations intérieures, dont une dans la grande église abbatiale, au-dessus des gisants, et une autre dans le grand fumoir à poisson.

Quels sont les autres projets sur lesquels vous travaillez actuellement ?

YK : Il y en a beaucoup ! Je travaille par exemple sur la notion de passage, dans l’aéroport de Denver, au Colorado. C’est un futur hub, une sorte de grand highway, avec un immense escalator de plus de 30 mètres de dénivelé, comme savent le faire les Américains. J’en ai fait une sorte de caisson sensoriel, pour le quel je développe une application en lien avec l’eau, qui est extrêmement présente dans la région de Denver.

 

À des années-lumière de Fontevraud ?

YK : Oui ! Mais pas tant que ça. On est très proche dans la notion de déplacement, de parcours géopoétique, sauf que, effectivement, à Fontevraud, il n’y aura pas d’escalator…

Vue de l'Abbaye


En savoir plus :

www.kersale.com

www.snaik.com

http://www.berlin-en-ligne.com/visite/monuments/quartiers/sony_center.html

http://www.sonycenter.de/


Kersalé, l’anti-establishment

1m80, 90 kg, le visage carré, symétrique, sur le quel, dixit le principal intéressé, « plus un cheveu ne pousse depuis ses 20 ans ». Yann Kersalé est un personnage qui, dès qu’on le rencontre, en impose. Physiquement, mais pas seulement. Le caractère du bonhomme va de pair avec cette carrure de marin pêcheur – qu’il a été, le temps de quelques mois, dans sa ville natale de Douarnenez, pour payer ses études –, pour qui le costard cravate n’a, semble-t-il, jamais été taillée. « Je ne supporte pas d’avoir quelque chose autour du cou ».

Tout comme l’homme, l’artiste Kersalé n’a pas sa langue dans sa poche, n’hésitant pas à dénoncer certains professionnels du monde de la culture, et plus particulièrement du patrimoine, pour leur conservatisme dogmatique. « Beaucoup ne voudraient que des bâtiments illuminés d’une lumière jaune uniforme. Il ne s’agit pas de dénaturer les œuvres passées mais, on est en 2015, quand même ! Et puis, travailler sur la lumière ne modifie en rien les bâtiments. De jour, ils reprennent leur apparence initiale. »

Ce qui a, par dessus-tout, le don de mettre en boule notre homme, c’est cette vision figée de l’histoire. « Quand je pense aux débats dérisoires qu’il y a eu à une époque autour de la pyramide du Louvre ! Alors que si les gens étaient un tant soit peu cultivés, ils sauraient qu’il n’y a pas un bâtiment historique qui a été plus remodelé à chaque siècle, que par différents architectes, que le Louvre… »

YANN-KERSALE


Article à retrouver dans Fontevraud Le Magazine n°2

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