Fontevraud Tous nos sites

Le Magazine

Rudy Ricciotti, l’architecture sans concession

Share on Facebook28Tweet about this on TwitterGoogle+0share on Tumblr0
Il est probablement l’un des architectes français qui comptent le plus. Rudy Ricciotti, lauréat du grand prix national de l’architecture en 2006, fait beaucoup parler de lui. Une vision de l’architecture sans concession à aucune mode.

 

On évoque souvent un manque d’audace dans l’architecture française. Qu’en pensez-vous ?

RUDY RICCIOTTI : Que les architectes français sont les meilleurs au monde. Ce sont de très grands professionnels parce qu’ils sont rompus à la culture du combat, à l’absence de budget et à la perversité démoniaque d’une bureaucratie qui a compris qu’en fabriquant de la nuisance, elle renouvelle son territoire existentiel. En France, il y a un excès règlementaire qui n’a pas pour but de créer de la qualité et du bien en commun, mais de fabriquer du lobbying économique.

 

Vos réalisations, parfois qualifiées d’expressionnistes, vous positionnent à mille lieues du minimalisme dont se revendiquent beaucoup de vos confrères…

RR : Je refuse la pornographie de l’éloge du banal et de la beauté. On nous a culpabilisés avec l’idée que la beauté était suspecte, et que le banal et l’ordinaire étaient élogieux. Qu’ils étaient la marque, l’empreinte longue-portée d’une conscience sociale et politique soi-disant généreuse, parce qu’elle pardonne à celui qui est dans l’indigence, dans l’ordinaire.

® Rene Habermacher
® Rene Habermacher

 

Pourquoi cet amour du béton que, justement, certains qualifieraient de banal ?

RR : J’aime le béton parce qu’il est territorialisé. Ce n’est pas une matière spéculative, avec un lobby international, comme les métaux rares, le pétrole… Chaque pays produit son béton. Et ce béton a besoin pour exister d’une main-d’œuvre locale experte, avec tout un accordéon de métiers – du maçon au chef de chantier – à qui je dois tout. Enfin, utiliser le béton, c’est aussi une manière de refuser le consumérisme technologique.

 

Qu’entendez-vous par consumérisme technologique ?

RR : C’est le bling bling ! Le numérique, l’aluminium, le plastique, toutes ces saloperies. Ces matériaux ont un manque de dignité et sont adossés à de l’ingénierie commerciale. C’est marrant, parce qu’en architecture, plus l’exigence mathématique est élevée, plus les calculs sont sophistiqués, et plus on réduit la dépense technologique, et donc l’empreinte environnementale. Je pense que l’avenir sera celui des raisonnements savants sur des matériaux pauvres, et non l’inverse.

 

Qu’est-ce que, selon vous, une architecture réussie ?

RR : Difficile de répondre à ça… Ce serait une architecture qui échappe à tous les lieux communs du politiquement correct. Par contre, je sais ce qu’est une architecture ratée. C’est celle qui est décidée à plusieurs, participative, ou qui est liée à un discours écolo-environnementaliste produisant une terreur incroyable, avec une inexpertise extrêmement dangereuse. Les ÉcoQuartiers, je ne leur donne pas dix ans. Ça va très rapidement devenir des friches non recyclables.

 

Travaillez-vous parfois sur des bâtiments patrimoniaux ?

RR : Oui, j’ai par exemple travaillé sur l’abbaye de Montmajour, à Arles. Je suis un ardent défenseur du patrimoine. Pour les dix ans de Beaux Arts Magazine, on m’avait demandé ma définition de la beauté. Je leur avais répondu, un peu par provocation : « C’est tout ce qu’on désire garder et qui fut construit avant la seconde guerre mondiale, contre tout ce qu’on désire détruire et qui fut construit après la seconde guerre mondiale ». Je pense que la beauté est adossée au principe de rareté. Et la dimension patrimoniale participe à cette rareté. À quoi reconnaît-on un imbécile ? Il n’aime pas le 19e siècle !

 

Comment doit-on le travailler ce patrimoine ?

RR : Avec dévotion. Je crois que devant le patrimoine, il faut mettre les bras en croix, comme un prêtre, s’étendre sur le sol et se taire. Tout ce que nous avons à dire est tellement moins important que ce qui fut dit par ceux qui nous ont précédés, ces maçons, ces tailleurs de pierre, ces charpentiers, ces fresquistes, ces miroitiers… Quand je regarde le patrimoine, je suis désespéré. J’ai honte d’être architecte. Je me dis : « Qu’est-ce que nous sommes médiocres ».

 

Il faudrait donc le laisser tel quel ?

RR : Non, mais il faut être très prudent. Il faut effleurer, ne surtout rien détruire de manière définitive. Pour le MuCEM, à Marseille, j’ai construit une passerelle entre le Fort Saint-Jean et le Fort Saint-Nicolas. J’ai dû ouvrir une brèche dans une façade du 16e, et j’ai choisi d’intervenir sur une ancienne porte qui avait été bouchée au 19e siècle. Je n’avais donc pas de culpabilité… Il faut toujours avoir à l’esprit que la contemporanéité peut être tout à fait ridicule. Montesquieu a écrit : « à courir l’exception, on prend le risque du ridicule ». Il faut être un peu réactionnaire, c’est-à-dire réactif à la modernité. Si la modernité, c’est la rupture, je ne pense pas que ce soit un projet.

 

Pour en revenir aux constructions contemporaines, comment avez-vous pensé la future gare de Nantes dont vous êtes l’architecte ?

RR : J’aime les gares du 19e siècle. Une gare, c’est un volume d’air et des mètres carrés. J’ai mis beaucoup plus de volume que prévu, et avec un budget réduit. Il a fallu faire des efforts, faire moins cher que tout le monde, mais vais plus de surface et en plus beau. Sinon la SNCF n’aurait pas pris notre projet.

® Agence Rudy Ricciotti
®Agence Rudy Ricciotti

Quatre livres de Rudy Ricciotti, pour aller plus loin :

HQE, Les Renards du Temple, Éditions Al Dante, 2009

L’Architecture est un Sport de Combat, Éditions Textuel, 2013

En vain, Éditions Jannink, 2014

Le béton en garde à vue : manifeste architectural et théâtral, Éditions Lemieux, 2015


Article à retrouver dans Fontevraud Le Magazine n°2

mag_couv200Interview, dossiers, infographies, focus sur l’Histoire, le patrimoine, la création, la gastronomie…
Le Magazine de l’Abbaye Royale de Fontevraud vous propose un autre regard sur la culture et l’art de vivre.
Commandez le gratuitement !

 

Share on Facebook28Tweet about this on TwitterGoogle+0share on Tumblr0

Commentaires

commentaires