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Patrick Jouin, le design en mouvement

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Alain Ducasse, Pierre Hermé, Thierry Marx, Van Cleef & Arpels, les Haras de Strasbourg… Le designer et architecte d’intérieur Patrick Jouin forme avec son acolyte Sanjit Manku un duo que l’on se dispute. C’est à ce binôme d’exception que l’on doit Fontevraud L’Hôtel, ouvert au printemps 2014. De l’art d’associer harmonieusement design moderne et architecture quasiment millénaire.

 

Comment est née votre collaboration avec Fontevraud ?

PATRICK JOUIN : Il y a longtemps, d’une certaine manière. En tant que Nantais, j’ai visité l’Abbaye quand j’étais enfant. C’est assez vague, mais je me souviens du gisant de Richard Cœur de Lion… Il m’avait impressionné. Fontevraud, ça fait partie d’une sorte d’héritage des Pays de la Loire. Et beaucoup plus tard, il y a eu le concours pour la rénovation de l’hôtel, que nous avons gagné.

 

Comment avez-vous abordé ce projet ?

PJ : Sur tous les projets, l’approche est identique : il faut se plonger dans l’histoire du lieu, le comprendre, le sentir. On réagit de manière un peu intuitive à l’espace. On regarde ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. Tels des docteurs, on tente de trouver les maladies du lieu, pour les corriger. À Fontevraud, c’était le froid, propagé par les murs en pierre, et la résonnance sonore, qui est très belle pour une chapelle, mais gênante pour un lieu de vie. Ensuite, on développe un programme pour faire fonctionner l’hôtel et le restaurant, dans un lieu qui n’a pas été conçu pour ça. Parallèlement, on met en place une approche esthétique en se posant cette question : que veut-on que les gens ressentent ?

 

Et quels étaient les ressentis recherchés, pour Fontevraud ?

PJ : On est face à quelque chose d’historique, d’une valeur inestimable. Les 700 ans qui sont passés par là, c’est sublime, mais c’est fragile. Être hébergé dans cet hôtel, c’est être dans un rapport au temps qui a passé, mais aussi au temps qu’on va y passer. Une abbaye, historiquement, c’est un lieu de contemplation. On est forcé de préserver ça et, en même temps, de montrer un autre visage de Fontevraud, plein d’énergie. Dans l’Abbaye, la création est présente sous forme de graphisme, de musique… Beaucoup de types d’art dialoguent avec le lieu. On introduit donc de la modernité, mais en respectant le passé. On crée de respectueuses rencontres, des étincelles, entre passé et présent.

Fontevraud Le Restaurant

Vous avez travaillé 20 ans avec Philippe Starck. Que vous a-t-il appris ?

PJ : C’était l’école après l’école. J’ai appris qu’il était important d’avoir une culture élargie : la culture de la vie. Il faut s’impliquer dans les projets, voyager, être curieux, toujours en mouvement, et pousser ensuite les idées face aux industriels, discuter technique. C’est au moment de la production que les choses peuvent s’abîmer. Une idée qui était belle peut ne pas résister à un coût de fabrication… Il faut, à un moment donné, être réaliste. C’est là qu’une grande partie de la ténacité du designer est mise à l’épreuve.

 

Au sein de votre agence, vous travaillez avec Sanjit Manku. Sur quel mode ?

PJ : Cela ressemble à un duo de jazz, et même de free jazz. On se connaît par cœur et, en même temps, on ne sait jamais vraiment ce que l’autre va penser. L’un pense une chose, l’autre y réagit. À la fin, on ne sait plus qui a eu l’idée, mais les idées qu’n a ensemble sont plus belles et plus fortes que celles qu’on a tout seul.

 

Comment voyez-vous votre métier de designer ?

PJ : C’est un métier qui s’est aujourd’hui normalisé. Il y a des écoles, des centaines de diplômés tous les ans. C’est bien parce que, forcément, la qualité des objets et des lieux s’améliore. En même temps, le métier se banalise, et cela nous pousse à aller de plus en plus loin. Le métier est aussi associé à l’idée de progrès, quelque chose d’ambigu. Le progrès ne nous rend pas plus heureux, on le réalise maintenant assez clairement. Et la société ne sait pas trop comment réagir face à ça. En même temps, on ne peut pas s’arrêter. Il faut toujours être en mouvement.

 

Cette idée de progrès est-elle en contradiction avec le fait de travailler sur des lieux anciens, comme l’Abbaye Royale de Fontevraud ?

PJ : Non ! C’est ça, la France : des bâtiments anciens absolument partout, qu’il faut continuer de faire vivre. Bien sûr, on aurait pu simplement rénover le Prieuré et le garder en l’état, mais on a choisi un programme différent, qui préserve le lieu d’une manière peut être plus forte, en mélangeant le passé et le présent. Et puis, ce qu’on fait au présent appartiendra un jour au passé… J’ai visité la cathédrale de Troyes, une sorte d’ovni dans cette ville médiévale. À sa construction, les gens ont dû être étonnés de la modernité gothique. Maintenant, c’est simplement le passé.

 

Quand on parle du design, on pense tout de suite visuel. C’est restrictif ?

PJ : L’approche du designer n’est en effet pas que décorative. On ne travaille pas qu’avec les yeux des visiteurs, mais avec leur corps. Il suffit de s’asseoir sur une chaise pour le comprendre : si vous n’êtes pas bien assis, c’est raté ! Dans tous mes projets, je cherche à innover, à créer de nouvelles formes. Mais, en tant que designer, je me sers de la vie de tous les jours comme cadre à cette réflexion. On est obligé de faire quelque chose qui marche. Si l’on conçoit un restaurant et que les serveurs ne sont pas à l’aise, on aura raté notre coup.

Fontevraud l'Hotel - le Restaurant

Comment définiriez-vous votre style ?

PJ : L’un des éléments importants du style, c’est de ne pas en avoir ! On essaie de ne jamais se répéter. On cherche à inventer de nouvelles formes esthétiques et techniques. Ensuite, on met des choses en suspension dans le vide de l’espace. Un peu comme un danseur saute, et qu’il est suspendu. C’est cette émotion qu’on cherche à créer esthétiquement dans nos installations. On veut couper le souffle des gens, quelques secondes, qu’ils ressentent quelque chose qui entre profondément en eux, de manière douce et avec le sourire. En même temps on ose espérer que c’est assez profond. Le rapport au corps est également important. Le corps humain n’est absolument pas droit. Notre relation aux objets et à l’espace doit prendre cela en compte. Règles et équerres ne sont donc pas nos outils favoris même si, à la fin, on essaie d’avoir des choses bien équilibrées, proportionnées et rigoureuses.

 

Les formes courbées dont vous parlez rappellent les courbes sinusoïdales de la pochette d’Unknown Pleasures, l’album culte du groupe de new wave Joy Division, dont, paraît-il, vous êtes fan…

PJ : Oui, je suis resté scotché à ça. C’est terrible, je tourne autour de cette musique depuis mon adolescence, même si j’écoute beaucoup de styles différents de musique. J’envie les musiciens. On sent qu’ils partagent avec le public quelque chose d’extraordinaire. Ce qui est beau, c’est que c’est éphémère. Nous, on fait le contraire. On essaie de dessiner un espace et des objets qui vont être des éléments de médiation entre les gens, mais c’est beaucoup plus diffus. Et ça reste. Il y a aussi l’idée d’une pure émotion dans la musique, que l’on peut essayer d’atteindre en architecture…

 

Au-delà de la musique, quelles sont les choses qui vous inspirent ?

PJ : Ce qui m’inspire le plus, c’est de relever le défi d’inventer quelque chose de nouveau à chaque fois. C’est de plus en plus difficile, parce qu’à un moment donné, on peut tourner autour d’obsessions. Il faut réussir à se remettre en cause. Mes sources d’inspiration sont tellement multiples… Tout m’inspire. Ce matin, j’étais sur le périphérique, et c’était tellement horrible que ça en devenait motivant, inspirant. Cela donnait envie de corriger, d’améliorer tout ça.

 

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

PJ : Sur la transformation de la gare Montparnasse, avec le bureau d’études AREP. On refait tout l’intérieur, du métro aux quais. C’est un très grand chantier. C’est très différent de Fontevraud mais au final, l’objectif est le même : que le lieu soit bien, tout simplement.

Fontevraud l'Hôtel


 Visite guidée dans l’univers Jouin + Manku

Depuis sa fondation en 2006, l’agence Jouin Manku a signé de nombreux projets ambitieux, célébrés pour leur sens du détail et leur capacité à croiser production industrielle et tradition artisanale. Parmi eux, Le 58, restaurant situé au premier étage de la Tour Eiffel, étonne par son décor épuré ultra-contemporain aux tonalités ambrées. Un complément idéal à la vue panoramique sur la Seine et le Trocadéro.

À quelques minutes de là, se dresse le Plaza Athénée, lieu centenaire abritant le restaurant Alain Ducasse et son bar, dessinés tout en courbes par Jouin Manku. Le bar, monobloc en résine transparente aux dimensions hors normes, ne passe pas inaperçu, apportant au lieu une dimension quasi mystérieuse. Des luminaires aux canapés, en passant par les paravents, rien ici n’a été laissé au hasard.

500 kilomètres plus loin, en plein cœur de Strasbourg, c’est aux anciens Haras Nationaux que s’est attaquée LA paire de designers, pour en faire un hôtel et une brasserie de haute tenue. Au centre du projet, un surprenant escalier en spirale, au design aérien, mettant en valeur la charpente monumentale des écuries. Une conjugaison unique entre vision moderne et mise en perspective du passé.

Le duo Jouin Manku

 


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